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Économie

Savanes / Mévente des céréales : plongée au cœur d’une filière sous tension .

par Robert Douti - 2026-05-05 10:10:44 89 vue(s) 0 Comment(s)

Dans les Savanes du nord Togo, l’abondance agricole vire au paradoxe, depuis deux ans. Des restrictions imposées sur l’exportation des céréales de grande consommation impactent autant les récoltes que les agriculteurs. Conséquences : stocks invendus, chute des prix, découragement des producteurs, pourrissement des récoltes, endettement …Certes, cela semblait une décision administrative aux intentions louables, pourtant les agriculteurs pensent aujourd’hui à un cauchemar.

« Notre principale inquiétude, ce sont nos récoltes qui ne trouvent pas de preneur. Nous ne savons plus quoi faire », se confie Moindib Kanyié, visiblement désespéré par la situation. A l’ombre d’un manguier, sur les lattes de rôniers qui lui servent de reposoir, cet agriculteur, la quarantaine révolue, scrute l’horizon, le visage fermé. A ses pieds, un sac contenant du maïs jauni et charançonné. Nous sommes à Koudoung, un village du canton de Yembour, dans la préfecture de Tandjoare, à quelques enjambées de la frontière avec le Ghana.

 » il faut des échanges entre le monde rural et les autorités pour trouver une issue favorable » Moindib Kanyié

Autour de lui, le constat est le même. Dans cette région du Togo sous état d’urgence sécuritaire depuis quatre ans, les producteurs font face à une situation inquiétante : les greniers débordent mais les clients se font rares. Cette préoccupation avait d’ailleurs été exprimée aux députés de la circonscription de Tône lors de leur tournée de proximité en février dernier. Elle n’a toutefois pas, jusqu’ici connue de réponse concrète.

Intervenant la semaine dernière sur une radio locale, le maire de Tône 1 a lui aussi reconnu l’ampleur du problème. « C’est une question qui revient à chaque fois que nous avons l’occasion de rencontrer les populations », a-t-il déclaré, précisant que les maires de la région ont porté cette préoccupation à la connaissance du président du Sénat. De son côté, le gouvernorat des Savanes, contacté par notre rédaction, n’avait pas encore réagi au moment de la publication.

Les prix chutent, les stocks s’accumulent depuis deux saisons et, avec une triple angoisse qui s’installe : écouler le fruit de plusieurs mois de labeur, rembourser les crédits auprès des institutions de microfinance, et affronter un nouvel hivernage incertain. Alors que les précédentes campagnes agricoles ont été fructueuses, les circuits de commercialisation restent saturés ou inexistantes.

A l’origine, une décision administrative imposant des restrictions sur l’exportation des céréales de grande consommation, censée garantir la sécurité alimentaire nationale. Mais, sur le terrain, la réalité est tout autre. Dans une région déjà marquée par la pauvreté des sols et la dépendance à des intrants coûteux, cette décision transforme l’activité agricole en une entreprise à perte.

Une décision administrative aux objectifs légitimes

Située aux confins du Ghana à l’ouest, du Burkina -Faso au nord et du Benin à l’Est, la région des Savanes s’impose comme un véritable carrefour commercial où les échanges transfrontaliers rythment le quotidien des populations. Il y a encore quelques années, le riz, le sésame ou encore le soja cultivé dans le Kpendjal et une partie de l’Oti empruntaient régulièrement les circuits vers le Bénin, le Nigéria et le Niger, facilités notamment par la construction du pont sur la rivière Kpantali à Mandouri. Plus à l’Ouest, le maïs trouvait aisément preneur sur le marché ghanéen. « Avant les restrictions, le sac de mais atteignait parfois jusqu’à 30000 francs. Les commerçants achetaient sans discuter, souvent par sac. Les camions affluaient au marché, et les jeunes y trouvaient du travail », se souvient Moindib Kanyié .
Le commerce des céréales, devenu une activité particulièrement lucrative pour l’ensemble des acteurs de la filière, évoluait toutefois dans un environnement marqué parfois par l’insuffisance de contrôles, laissant prospérer par endroits des pratiques de contrebande. Une situation qui n’était pas sans susciter des inquiétudes du côté des autorités. Ces derniers, redoutant à la fois une flambée incontrôlée des prix des denrées de grande consommation et craignant également que les contrebandiers ne servent de ravitailleurs aux groupes armés actifs dans la région finissent par sonner le glas.

C’est dans ce contexte que le 26 décembre 2024, le Gouverneur de la région des Savanes, Affoh Atcha Dédji, par une note rappelle aux maires et aux préfets le respect scrupuleux de l’arrêté interministériel du 16 mai 2022. Cet arrêté exige l’obtention d’une autorisation préalable du ministère du commerce pour toute exportation de céréales de grande consommation. Aussi convient-il de rappeler que la régulation des exportations de céréales, d’ici là restée souple, est vieille de près de 50 ans. Elle remonte à la création en 1977, de la défunte Togo grain, mère de l’Agence nationale pour la sécurité alimentaire du Togo (ANSAT).

Mais dans la pratique, la mise en œuvre de cette décision se révèle lourde de conséquences pour les producteurs.

De la protection à l’asphyxie des producteurs

Dans la région des Savanes, la crise se lit d’abord dans les greniers : des récoltes stockées, sans preneurs. De Yembour à Akpossou, de Tchiégle à Ogaro, les producteurs subissent de plein fouet les effets de la restriction des exportations. Trop étroit, le marché local ne parvient plus à absorber la production d’une région pourtant réputée pour son potentiel céréalier.
« Les commerçantes n’arrivent plus à écouler leurs stocks. Quand nous les sollicitons, elles refusent d’acheter, faute de débouchés. Nous ne savons plus à quel saint nous vouer », confie Ignace Kombaté, président du comité cantonal de développement d’Ogaro, dans la préfecture de Kpendjal -Ouest.

« Nous ne savons plus à quel saint nous vouer «  Ignace Damigou Kolani

Faute de débouchés, les récoltes s’accumulent bien au-delà des délais habituels de conservation. Or dans ces zones, rurales, les producteurs ne disposent généralement pas de magasins adaptés pour un stockage de longue durée. En temps normal, les produits sont écoulés dans un délai de cinq à six mois, le temps de rembourser les crédits contractés pour la campagne agricole. Mais, avec les restrictions imposées et l’absence de marché, cette mécanique est grippée. Des sacs de maïs souvent posés à même le sol, n’ont pas résisté à l’humidité ni aux termites. Dans certaines habitations, des quantités entières de maïs ont pourri, tandis que d’autres stocks ont été rongés par les insectes. « Nos récoltes sont exposés dans les chambres, à la merci des termites. Voici par exemple, le maïs de l’année dernière. On ne peut plus le consommer. Même les volailles n’en veulent pas. Ce sont les porcs et les autres animaux qui finissent par le manger », s’indigne Moindib Kanyié, puisant dans ses mains, du maïs dans un sac posé à ses pieds.

Sur les marchés, les prix s’effondrent sous le poids de l’offre excédentaire. Depuis décembre, le bol de maïs (environ 2, 5 kg) peine à dépasser 300francs CFA. A Yembour, à Ogaro ou encore à Mango, il se négocie autour de ce prix, au marché de Dapaong, c’est à 350F mais les acheteurs sont rares. « C’est une réalité dans l’Oti. Moi-même j’ai encore un stock les récoltes de la campagne passée, et cette année encore j’ai produit », explique Donzo Saya, producteur à Akpossou, dans la préfecture de l’Oti. « Les prix ont chuté d’un coup. Quand on fait le compte d’exploitation prévisionnel, on est en perte. Le sac de maïs vaut entre 14000 et 15000 francs CFA. Dans les fermes reculées c’est même à 13000 francs CFA alors que le sac d’engrais coûte 18000F francs CFA », regrette-t-il.
Au-delà des pertes liées à la mévente des récoltes, c’est toute l’économie rurale qui s’écroule, sous le poids d’un endettement devenu insoutenable.


Plongés dans une spirale d’endettement…


Dans les villages des Savanes, l’accès au crédit est au cœur du système de production agricole. Chaque campagne agricole commence souvent par un emprunt, notamment pour l’achat des intrants. « Nous obtenons des crédits groupés auprès des institutions de microfinance pour acheter surtout les engrais. A la récolte, une partie est gardée pour la consommation familiale et l’autre est vendue pour rembourser le crédit », explique Pierre Odjantchiam, producteur agricole à Idondjoag, dans la commune de Tône 4. Mais ce mécanisme bien rodé depuis des décennie est grippé depuis l’application des restrictions sur les exportations des céréales.

‘ »Nous avons pris des crédits pour produire le maïs mais personne n’en veut » Pierre Odjantchiam

Les récoltes ne trouvent plus de preneur alors que les échéances, elles, restent inchangées. A akpossou, Donzo Saya confie : « Nous avons eu des difficultés déjà en fin de campagne pour payer les ouvriers, puisqu’il fallait vendre une partie des récoltes pour supporter ces charges ». « Même chose actuellement au niveau des microfinances. Le moment est venu de solder, mais rien ne se vend. » ajoute-t-il.


A Ogaro, dans la préfecture de Kpendjal-ouest, l’inquiétude se fait plus personnelle, presque intime. « J’avais contracté un crédit de 500.000francs CFA, avec une échéance fixée au 2 avril. Malheureusement, je n’ai pas pu vendre mes récoltes. Aujourd’hui, cela risque de créer des tensions entre la COOPEC AD et moi », confie Ignace Damigou Kolani, Président du comité cantonal de développement. Il soupire, puis conclut, amer : « Si les agents de crédit débarquent chez moi, ce sera à la fois honteux et humiliant ».

Dans d’autres localités, comme à Tammoungue, la situation est encore plus alarmante. Acculés par les dettes, des paysans en viennent à vendre leurs bœufs de traits, sacrifiant ainsi l’unique outil qui leur permet de labourer. Une décision désespérée, qui hypothèque déjà les prochaines campagnes agricoles. Seydou Wankaad témoigne : « Pour rembourser les crédits, certains n’ont plus d’autres choix que de vendre leurs bœufs. Pourtant, sans ces animaux, on ne peut plus labourer. Aujourd’hui, les charrues sont là, mais elles n’ont plus de force pour les tirer ».
Départ des bras valides, vente des terres, liquidation des bœufs de trait…, peu à peu, l’appareil de production s’effondre. Les producteurs plongent désormais dans un cercle vicieux où chaque perte aggrave l’endettement. La mesure censée protéger le marché intérieur a produit l’effet inverse laissant transparaître les failles d’une régulation mal calibrée.


Les effets pervers d’une régulation déconnectée du terrain


La note du Gouverneur rappelant le respect de l’arrêté du 16 mai 2022 est tombée comme un couperet en décembre 2024, en pleine période de récolte. Prise en urgence, elle semble n’avoir ni anticipé les réalités du terrain, ni intégré les dynamiques propres à la région des Savanes, notamment le rôle central des circuits commerciaux transfrontaliers.
Face aux difficultés croissantes, certains acteurs de la filière céréalières confient avoir engagé, en mai 2025, des démarches auprès des autorités régionales. Ces échanges ont conduit à l’organisation d’une campagne spéciale d’achat par l’ANSAT. Mais sur le terrain, l’initiative s’est révélée largement insuffisante : les volumes d’achat sont restés limités et, surtout le maïs (pourtant la céréale la plus abondante) en a été exclu.
Cette situation interroge le rôle même de l’ANSAT dont l’une des missions est de réguler les marchés agricoles. En principe, l’agence est chargée de constituer et de gérer un stock régulateur afin de stabiliser les prix et contribuer à la sécurité alimentaire. Le mécanisme repose sur un principe simple : acheter lorsque l’offre excédentaire fait chuter les prix en dessous du prix plancher, et vendre lorsque la demande devient trop forte et fait grimper les prix au- delà du prix plafond. Bien appliqué, ce système permet de protéger à la fois les producteurs (contre l’effondrement des prix) et les consommateurs contre les hausses spéculatives. Mais dans le contexte actuel, ce rôle de régulation apparaît affaibli. L’autorité limite les exportations sans mettre en place de mécanismes efficaces d’écoulement des surplus sur le marché intérieur.
A terme, les conséquences pourraient être lourdes. Produire deux campagnes consécutives sans parvenir à vendre expose les agriculteurs à des pertes répétées. Une situation qui risque d’entraîner une réduction des superficies cultivées, voire un désengagement progressif des producteurs des cultures céréalières. « En restreignant les exportations de céréales, on court vers une insécurité alimentaire. Les paysans, faute de moyens ne pourront plus produire », prévient Moindib Kanyié.
Au regard de ces constats, il devient impératif d’envisager des mesures correctives pour éviter un effondrement définitif de la filière.


solutions …….


Pour sortir de cette impasse, il faudrait envisager à court terme, un assouplissement ciblé des restrictions sur les exportations apparaît comme une priorité, afin de permettre l’écoulement des stocks et d’alléger la pression sur les producteurs. « Il faut des échanges entre les producteurs et les autorités pour trouver une solution », insiste Pierre Odjancthiam. Il précise qu’à l’occasion de la tournée du préfet de Tône dans les cantons, il avait espéré pouvoir soulever ces préoccupations. Mais, selon lui, seules deux interventions ont été autorisées, limitant ainsi l’expression des populations.
Dans le même sens, plusieurs producteurs lancent un appel pressant à un soutien concret pour faire face aux échéances de crédit. « Notre message aux autorités est une supplication. Qu’elles nous aident à écouler nos récoltes pour rembourser nos crédits, afin d’éviter des tensions avec les microfinances » confie à Ogaro, le président du comité cantonal développement. Parallèlement, le renforcement du rôle de l’ANSAT, à travers une augmentation de ses capacités d’achat et une meilleure prise en compte des principales céréales comme le maïs apparait indispensable. Un appui exceptionnel aux producteurs, sous forme de subvention ou de rééchelonnement des crédits, soulageraient les plus vulnérables.
A plus long terme, la redynamisation des réseaux de producteurs de céréales faciliterait l’accès aux marchés, améliorer le pouvoir de négociation et structurer les circuits d’exportation, à condition d’un accompagnement adéquat. Enfin faudrait-il instaurer une meilleure concertation avec les acteurs de la filière afin d’adapter les décisions publiques aux réalités du terrain er de prévenir de telles crises à l’avenir.


Robert DOUTI
Laabali.com

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