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Éducation

Quand « la loi du 10 mars » broyait des carrières : le témoignage de Kolou Kossi

par Robert Douti - 2026-01-30 20:36:09 503 vue(s) 0 Comment(s)

Instituteur formé dans les premières années de l’école togolaise post-indépendance et aujourd’hui admis à la retraite, Kolou Kossi a consacré une grande partie de sa vie à l’éducation avant de voir sa carrière brutalement interrompue par un licenciement qu’il juge injuste. Accusé à tort sur fond de la tristement célèbre « loi du 10 mars », adoptée sous le régime du président Eyadéma et interdisant toute relation entre enseignants et élèves, il a été incarcéré avant d’être reconnu totalement innocent par la justice.
Comme lui, de nombreux agents de l’État ont été victimes de licenciements abusifs, souvent sans réparation réelle, et vivent aujourd’hui dans l’ombre de l’histoire officielle.À travers ce témoignage accordé à Laabali, Kolou Kossi livre une page méconnue de l’histoire de l’école togolaise et des dérives administratives d’une époque.

Laabali : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Kolou Kossi : Je réponds au nom de Kolou Kossi, ce qui signifie littéralement forgeron Kossi en langue kotokoli.
Je tiens à apporter un éclaircissement sur ce nom. Mon père était forgeron (kolou) et, enfant, je travaillais à ses côtés à la forge. En 1950, lors de la création de l’école dans notre village, j’ai voulu y aller, mais mon père s’y est opposé. Après plusieurs discussions avec l’instituteur, il a fini par accepter, tout en posant une condition : que je retourne à la forge après mes études. Pour m’y contraindre, il m’a donné le nom de Kolou Kossi, afin que je n’oublie jamais mes origines.

Laabali : Où avez-vous effectué vos études et comment se sont-elles déroulées ?

Kolou Kossi : J’ai fait mes études primaires à Kémérida, près de Sokodé, jusqu’en 1960. J’ai ensuite poursuivi mes études secondaires au Collège moderne de Sokodé, où j’ai obtenu le BEPC en 1964, puis le BAC I en 1967.
J’ai présenté le BAC II en 1968, sans succès. En 1969, je devais reprendre la terminale, mais mes conditions de vie ne me le permettaient plus. J’étais seul à financer mes études.

Laabali : Quand et comment avez-vous embrassé le métier d’enseignant ?


Kolou Kossi : En 1969, j’ai passé le concours de recrutement des enseignants. Après les résultats proclamés en avril, j’ai été affecté le 15 avril 1969 au CC officiel de Niadja.
C’est ce jour-là que j’ai commencé à écrire au tableau. J’enseignais les mathématiques, la physique et les SVT, car j’étais issu de la série C/D. J’y ai servi pendant cinq ans.

Laabali : Vous êtes-vous contenté de cette position ou avez-vous cherché à aller plus loin ?

Kolou Kossi : Je ne me suis pas arrêté là. En 1974, j’ai passé le concours d’entrée à l’École normale supérieure (ENS) d’Atakpamé. J’y ai suivi deux années de formation et j’en suis sorti en 1976.

Laabali : Quelle a été la suite de votre carrière après l’ENS ?
Kolou Kossi : Après ma formation, j’ai été affecté dans le canton de Sola Ville (circonscription administrative de Pagouda) pour ouvrir un CEG.
Quatre ans plus tard, j’ai été muté à Kara (Lama-Koridè) où j’ai servi trois ans.
En 1983, j’ai été affecté à Bombouaka, dans la région des Savanes, comme directeur du CEG de Bombouaka.
C’est au cours de l’année scolaire 1983-1984 qu’un événement est venu bouleverser toute ma vie professionnelle et administrative.

Laabali : Que s’est-il passé exactement ?

Kolou Kossi : Un soir, après les cours, vers 17 heures, le chef de brigade (CB) et son adjoint sont venus me chercher au CEG. Ils m’ont informé qu’une rumeur circulait selon laquelle j’aurais fait la cour à une élève de la classe de 5ᵉ, et que cela nécessitait une enquête.
À l’époque, une loi appelée « loi du 10 mars » interdisait formellement à un enseignant toute relation avec une élève.
Depuis mon lieu de service, j’ai été conduit à la Brigade territoriale de Dapaong, où j’ai passé une semaine, puis transféré à la prison civile de Dapaong pour un mois et demi.

Laabali : Quelle a été l’issue judiciaire de cette affaire ?

Kolou Kossi :Deux gendarmes sont venus me chercher en prison pour me conduire au tribunal. Le président du tribunal m’a dit :« Directeur, après toutes nos enquêtes, il s’avère que tout ce qui a été dit sur vous est faux. Vous n’êtes coupable de rien. Vous êtes libre. »
C’est ainsi que j’ai recouvré ma liberté
.

Laabali : Avez-vous pu reprendre votre travail après cette décision ?

Kolou Kossi : (Hésitation)
Lorsque le président du tribunal a proclamé mon innocence, l’un des gendarmes lui a rappelé que j’étais directeur d’école et que j’avais passé près de deux mois en détention. Il lui a demandé s’il ne fallait pas me délivrer un document pour rejoindre mon service.
Le président a répondu : « Qui l’a envoyé ici ? Aucun papier ne l’a envoyé ici. Nous n’avons donc aucune base pour lui délivrer un document. »

Laabali : Quelles ont été les conséquences sur votre carrière ?

Kolou Kossi : L’affaire s’est déroulée en février 1984. Je suis allé à Lomé en juin, sans trouver aucun document me concernant.
Mais le 5 juillet 1984, une décision de licenciement est tombée. À partir de cette date, je n’étais plus fonctionnaire.

Laabali : Comment avez-vous vécu cette période et qu’est-ce qui y a mis fin ?

Kolou Kossi : Je suis resté à Lomé et j’ai erré pendant plusieurs années.
C’est en 1992, lors de la Conférence nationale souveraine, que la question des licenciements abusifs a été évoquée. Nous avons alors été rappelés à l’activité.
J’ai été réaffecté au CEG de Naki-Est et j’ai repris la craie le 21 avril 1992.
Sept ans plus tard, j’ai pris ma retraite le 31 décembre 1999. A ce jour, j’ai 26 ans de retraite.

Laabali : Quel a été votre traitement après votre réintégration ?

Kolou Kossi : J’ai été traité comme un nouveau fonctionnaire. Je n’ai bénéficié d’aucun avantage lié à mes années de service avant mon licenciement.
Pendant sept ans, je n’ai connu aucun avancement d’échelon jusqu’à ma retraite
.

Laabali : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce licenciement ?

Kolou Kossi : Je l’ai trouvé profondément déplacé. À partir du moment où j’ai été déclaré innocent, il n’y avait aucune raison de me licencier.

Laabali : Bénéficiez-vous aujourd’hui d’une pension de retraite ?

Kolou Kossi : Oui, je perçois une pension de retraite. Sur ce point, je n’ai pas été totalement privé.

Propos recueillis par

Valentin Kolani

Laabali.com

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