Dernière étape du parcours initiatique du jeune garçon kabyè, « Azola » ou la cérémonie du tabouret consacre son entrée dans le monde des adultes. Avant d’y accéder, il doit accomplir ce rite qui le prépare autant à affronter ses pairs dans l’arène qu’à assumer ses responsabilités envers sa communauté.
Dans la cour extérieure qui borde « la route des montagnes », à l’ombre d’un grand arbre, la famille Abouzi accueille quelques invités : des parents, des amis, mais aussi des curieux. Chaque année, à la mi-juillet, la région de la Kara attire des visiteurs venus des quatre coins du pays à l’occasion des luttes traditionnelles Evala. Au lendemain du lancement officiel de la compétition à Pya, les derniers préparatifs se poursuivent dans les villages.
À Soumdina-Haut, Solim s’apprête à franchir une étape décisive de son initiation : la cérémonie du tabouret ou « Azola ». Arrivé de Lomé, où il vit avec ses parents, le jeune garçon semble quelque peu dépaysé. L’attente fait monter la tension.
« Je me sens stressé. Je ne sais pas ce qui m’attend », confie-t-il, inquiet, à son père. Peu après midi, les oncles et les tantes arrivent. Leur présence marque le début de la cérémonie.

Au centre du cercle formé par les membres de la famille et les invités, un ancien installe un tabouret. L’oncle et la tante de l’initié le prennent par les épaules et l’y font asseoir, le torse et les pieds nus.
À l’aide d’une poudre noirâtre, l’oncle trace un cercle sur sa poitrine, puis un autre dans son dos. Sa tante y dépose ensuite un point à l’aide d’une poudre couleur café. Les deux reçoivent ensuite une calebasse de bière de sorgho. Tour à tour, chacun souffle une gorgée sur la poitrine puis dans le dos de l’initié. Enfin, ils s’agenouillent devant lui et versent le reste de la bière à ses pieds.
Une fois ces gestes rituels accomplis, place aux prières et aux bénédictions, moment central de la cérémonie. Deux oncles de Solim s’accroupissent de part et d’autre de lui. L’oncle maternel prend la parole le premier, une calebasse de bière locale à la main.
« Aujourd’hui, tu intègres la classe des adultes. Je souhaite que tu reviennes des luttes sain et sauf. Chaque fois que tu seras face à un adversaire, que tu prennes le dessus sur lui… »
Après avoir versé une partie de la bière sur le sol en offrande aux ancêtres, il remet la calebasse à l’oncle paternel.

D’une voix rassurante, celui-ci poursuit : « Je souhaite que tu nous reviennes sans la moindre écorchure. Que tu sortes victorieux, non seulement de l’arène, mais aussi de toutes les batailles que tu auras à mener dans la vie… » Il verse à son tour une partie du contenu de la calebasse sur le sol, puis vide le reste à grandes gorgées sous les acclamations de l’assistance.
Chacun de ces gestes cache une forte portée symbolique, explique l’oncle maternel de Solim.
« Il s’agit d’une cérémonie qui marque l’intégration du jeune garçon dans la classe des adultes. Elle symbolise son passage de l’adolescence à la maturité. On lui apprend qu’il n’est plus un enfant, qu’il doit désormais être capable de se défendre, mais aussi de défendre sa communauté. Le fait de s’asseoir sur le tabouret signifie qu’il rejoint désormais la classe des personnes mûres. Quant à la poudre qui lui est appliquée, elle atteste qu’il franchit avec succès cette étape de son existence. »
L’homme se réjouit que sa sœur ait donné naissance à un fils qui, selon la tradition, est désormais appelé à assumer pleinement ses responsabilités au sein de sa famille et de sa communauté.
Au-delà de sa dimension spirituelle, « Azola » constitue aussi un moment de rassemblement familial. Elle raffermit les liens entre les proches de l’initié et réaffirme la solidarité qui l’entoure avant son entrée dans l’arène des Evala.
« Je me sens rassuré par les paroles de chacun. Je suis fier d’appartenir à cette famille qui m’a témoigné aujourd’hui toute sa solidarité. Je suis prêt pour la lutte et je promets de ne pas les décevoir », assure Solim.
Dans la tradition kabyè, cette cérémonie marque l’entrée officielle d’un jeune homme dans le monde des adultes, avec les devoirs, les responsabilités et les valeurs que cela implique. Selon les anciens, sur plusieurs aspects les rites sont identiques en pays Kabyè. Cependant il y a légères différence d’un canton à un autre.
Robert Douti
Laabali
