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Cartographie des conflits des régions des Savanes, Kara et centrale

par Edouard Samboe - 2026-10-15 17:44:16 41 vue(s) 0 Comment(s)

Dans le cadre de la mise en œuvre du projet « Résilience Économique face à l’Extrémisme Violent, Continuité », financé par Pain pour le Monde (PPLM), WANEPTogo, en partenariat avec ASCNA-HO, a conduit une étude portant sur la cartographie des conflits dans les régions des Savanes, de la Kara et de la Centrale. Cette étude répond à la nécessité de disposer de données empiriques fiables, harmonisées et contextualisées, afin de renforcer les mécanismes de prévention des conflits, de consolidation de la paix et de résilience communautaire dans les zones d’intervention du projet. L’objectif général de l’étude est d’établir une cartographie exhaustive et structurée des conflits dans les régions des Savanes, de la Kara et de la Centrale, en vue d’approfondir la compréhension des dynamiques conflictuelles aux échelles locale et régionale. Plus spécifiquement, l’étude vise à identifier et classifier les différents types de conflits, à en assurer la localisation géographique, à analyser leurs causes profondes, leurs dynamiques et leurs facteurs de déclenchement, ainsi qu’à identifier les principaux acteurs impliqués et leurs rôles respectifs. Elle a également pour ambition de formuler des recommandations stratégiques et opérationnelles en matière de prévention, de gestion et de résolution pacifique des conflits, afin d’orienter la planification d’interventions fondées sur des données probantes et adaptées aux réalités locales.

Une approche méthodologique essentiellement basée sur la démarche qualitative est adoptée. La collecte des données a couvert les trois régions à savoir Savanes, Kara, Centrale et s’est appuyée sur 201 entretiens semi-structurés auprès des autorités institutionnelles et administratives, des structures spécialisées et de coordination, ainsi que des acteurs communautaires et religieux. Elle a également mobilisé 70 groupes de discussions impliquant des acteurs communautaires et institutionnels clés, notamment les CCD, CVD, CDQ, CLP, ainsi que des organisations de la société civile, y compris les OPH et les ONG féminines. Cette démarche a permis d’assurer la diversité des sources, la triangulation des informations et des dynamiques locales.

Les principaux résultats de l’étude sont présentés selon les catégories suivantes : ➔ Les résultats indiquent que la région des Savanes présente un paysage conflictuel particulièrement dense, avec 129 conflits recensés, majoritairement liés aux conflits fonciers et successoraux, aux tensions agro-pastorales et aux enjeux de gouvernance locale. Ces conflits sont alimentés par la pression démographique, la raréfaction et la monétisation des terres, les insuffisances des mécanismes de sécurisation foncière, les effets du changement climatique et la fragilisation des dispositifs traditionnels et institutionnels de régulation. La région est en outre marquée par des vulnérabilités socio-économiques élevées, susceptibles d’accentuer les risques d’extrémisme violent, en particulier chez les jeunes.

Dans la région de la Kara, 60 conflits ont été identifiés, dominés par les conflits fonciers et liés à l’héritage, souvent anciens et latents, mais régulièrement exacerbés par des empiètements, des successions non formalisées et la contestation des décisions d’arbitrage. Les conflits agro-pastoraux, les tensions frontalières intra-étatiques, les conflits socio-culturels et ceux liés à la chefferie traditionnelle traduisent des fragilités persistantes en matière de gouvernance foncière, de cohésion sociale et de protection des groupes vulnérables, notamment les femmes, les jeunes et les personnes en situation de handicap. La région Centrale, avec 53 conflits recensés, se caractérise par un système conflictuel principalement structuré autour des conflits fonciers et successoraux, des tensions agro-pastorales et des conflits liés à la chefferie traditionnelle et à la gouvernance locale. Ces dynamiques sont renforcées par l’ambiguïté liées à la dualité du régime foncier au Togo, le flou des règles coutumières de succession, la concurrence accrue pour l’accès aux ressources naturelles et la polarisation socio-politique, avec une intensification des tensions en période électorale. Les conflits socio-culturels et politiques, bien que moins nombreux, demeurent structurels et contribuent à la fragilisation du vivre-ensemble.

Dans l’ensemble des trois régions, les conflits impliquent une pluralité d’acteurs – communautés locales, autorités traditionnelles et administratives, acteurs politiques, forces de sécurité, organisations communautaires et populations vulnérables – dont les interactions, souvent asymétriques, influencent à la fois les dynamiques d’escalade et les opportunités de prévention et de résolution pacifique.

Eu égard aux résultats de l’étude, les recommandations suivantes sont faites : Mettre en place un cadastre sécurisé et délivrer des titres fonciers pour limiter les litiges et ventes multiples. – Sensibiliser les populations sur la législation foncière, droits successoraux et règles coutumières. – Former les autorités administratives et traditionnelles à la médiation foncière et à la gestion des conflits successoraux. Actualiser et mobiliser les comités locaux de conciliation. – Intervenir rapidement pour sécuriser les parcelles contestées. – Assurer le suivi postrésolution pour garantir l’application des décisions. Réaliser la cartographie participative des zones de pâturage et couloirs de transhumance. – Délimiter physiquement les corridors et sensibiliser éleveurs et agriculteurs au respect des itinéraires. – Organiser des plateformes de dialogue intercommunautaire pour anticiper et prévenir les tensions. Mettre en place un arbitrage rapide et des mécanismes de compensation pour les dommages aux cultures. – Allouer temporairement des pâturages et points d’eau pour réduire les tensions. – Appliquer des sanctions proportionnées aux infractions répétées. Clarifier les rôles et responsabilités des chefferies et autorités traditionnelles. – Formaliser les protocoles de succession et rotation des chefferies. – Sensibiliser les communautés et clans aux règles coutumières.Mettre en place des cellules de protection et apporter un soutien aux victimes. – Organiser des séances de médiation familiale et communautaire. – Assurer l’appui psychosocial et faciliter la réconciliation postconflit. Créer des plateformes de discussion et de gestion participatives des ressources. – Organiser des sessions de médiation impliquant les femmes, jeunes et leaders communautaires. Mettre en place des voies de recours rapides pour les victimes. – Imposer des sanctions contre les exploitants fautifs. Organiser des causeries-débats communautaires et sensibiliser à la non-violence. Mettre en place la surveillance électorale. – Faciliter la médiation entre partis et instaurer des protocoles d’alerte précoce. – Assurer le maintien de l’ordre en période de tension.

Depuis quelques années, la sous-région ouest-africaine est confrontée à une expansion continue de l’extrémisme violent. Les effets de cette insécurité débordent désormais les frontières des pays historiquement touchés pour s’étendre vers les États côtiers du Golfe de Guinée. La partie septentrionale du Togo, frontalière du Burkina Faso, n’échappe pas à cette situation. Les incursions armées et incident sécuritaires observées dans des préfectures de la région des Savanes traduisent une réelle vulnérabilité des communautés locales face aux idéologies extrémistes.

Cette situation d’insécurité ne s’explique cependant pas uniquement par des facteurs exogènes liés à la propagation transfrontalière de groupes armés. Elle se nourrit également de dynamiques conflictuelles locales préexistantes : tensions foncières et successorales, rivalités agro-pastorales, différends autour de la chefferie traditionnelle et de la gouvernance locale, fractures socio-culturelles, frustrations politiques, etc. Il s’agit d’autant de facteurs conflictuels endogènes qui, faute de mécanismes efficaces de coordination, de prévention et de résolution, participent à la fragilisation du tissu social. Ces dynamiques conflictuelles sont instrumentalisées voire exploitées par les groupes extrémistes violents. A propos, l’expérience régionale démontre que la radicalisation prospère rarement dans le vide. Elle se greffe sur des griefs sociaux, économiques et identitaires non résolus, en particulier chez les jeunes en situation de précarité et de marginalisation.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet « Résilience Économique face à l’Extrémisme Violent, Continuité », mis en œuvre par WANEP-Togo en partenariat avec ASCNA-HO, et financé par Pain pour le Monde (PPLM). Ce projet vise à renforcer la capacité des communautés des régions des Savanes, de la Kara et de la Centrale à faire face aux risques d’extrémisme violent, en agissant simultanément sur les leviers économiques, sociaux et sécuritaires de la résilience communautaire. Pour qu’une telle intervention soit pertinente, efficace et sensible aux conflits (approche « Do No Harm »), il est indispensable de disposer d’une connaissance fine, actualisée et territorialisée de la typologie des conflits et des dynamiques conflictuelles.

La présente mission de cartographie des conflits répond directement à ce besoin. Elle vise à produire une base de données empirique, fiable et structurée, permettant d’identifier la nature, la localisation, les causes profondes, les dynamiques d’évolution et les acteurs des différents types de conflits observés dans les régions cibles. Cette cartographie doit permettre non seulement d’objectiver les facteurs de vulnérabilité à l’extrémisme violent, mais aussi de nourrir une planification d’interventions fondées sur des données probantes, en cohérence avec les principes de prévention structurelle, de consolidation de la paix et de renforcement de la cohésion sociale qui guident l’action de WANEPTogo et de ses partenaires. En définitive, cette étude constitue un outil stratégique d’aide à la décision pour différents acteurs (entités étatiques, collectivités locales, organisations de la société civile, partenaires techniques et financiers, etc.). Elle permet d’articuler et de coordonner efficacement la réponse à l’extrémisme violent, la lutte contre les violences basées sur le genre et la promotion de la résolution pacifique des conflits, avec une compréhension approfondie des tensions ordinaires qui structurent le quotidien des communautés.

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